dimanche 10 décembre 2017

Patrick Modiano, nouveau "contemporain capital"



Vous rappelez-vous ce numéro historique d’« Apostrophes » ? Ce vendredi soir de janvier 1980, Bernard Pivot présente à Romain Gary un jeune invité surprise : Patrick Modiano. Gary dit son plaisir de rencontrer le « Saint-John Perse du roman », dont il apprécie les livres. « Et Modiano, demande Pivot, vous êtes lecteur de Gary ? » L’auteur de Rue des Boutiques obscures (Prix Goncourt 1978) modianise : « Oui, bien sûr, quand on le lit on est un peu comme, on ne sait pas très bien, et puis après, disons que, surtout quand ça nous rappelle, non, parce que les livres, enfin, c’est une sorte de, et alors c’est un peu comme si, enfin, tout cela est, comment dire, bizarre. »

Savoureux tête-à-tête entre deux écrivains aujourd’hui considérés comme des monuments. François-Henri Désérable le rapporte avec précision dans Un certain M. Piekielny (Gallimard, 2017), son excellente enquête sur les traces de Gary et d’un de ses plus attachants personnages. Après sa parution, en août, plusieurs lecteurs lui ont confié combien cet « Apostrophes » avait laissé en eux un souvenir puissant. D’autres lui ont demandé où l’on pouvait visionner cette archive exceptionnelle. 

Déception : le face-à-face n’a jamais eu lieu. « Je n’en ai pas eu l’idée et c’est l’un de mes regrets les plus vifs. Une faute professionnelle ! », a reconnu Bernard Pivot, bon joueur, dans Le Journal du dimanche. Bonheur : cette émission de rêve, Désérable l’a créée de façon époustouflante, bien qu’il soit trop jeune pour avoir jamais suivi « Apostrophes » en direct.

En 1924, l’écrivain André Rouveyre avait hissé André Gide au rang de « contemporain capital ». Depuis, le titre a été attribué à bien des auteurs, dont André Malraux ou Georges Perec. Il pourrait à présent être appliqué avec justesse à Patrick Modiano, tant l’auteur de La Place de l’Etoile (Gallimard, 1968) est devenu une référence majeure pour les écrivains d’aujourd’hui. Un phénomène particulièrement net dans les livres sortis ces derniers mois.


Longtemps, Modiano a été considéré comme un auteur facile, un peu enfermé dans son obsession pour l’Occupation et les collabos. L’Université française le regardait de haut, et les premiers travaux solides sur son œuvre sont surtout venus de chercheurs anglo-saxons. La publication de Dora Bruder (Gallimard, 1997) et le retentissement de cette enquête sur une jeune fille inconnue assassinée à Auschwitz, puis le choc de son atypique autobiographie Un pedigree (Gallimard, 2005), ont changé la donne. Peu à peu, cet écrivain si à part a été pris au sérieux. Un mouvement consacré en 2014 par le prix Nobel de littérature.

Désormais, Modiano figure logiquement dans les ouvrages d’histoire littéraire, comme la monumentale biographie d’Emmanuel Berl dans laquelle Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt détaillent la relation entre le vieil historien apparenté à Proust et l’écrivain débutant qui vient l’interroger dans son appartement du Palais-Royal (Emmanuel Berl. Cavalier seul, Vuibert, « Biographie », 498 p., 27 €). Il est également évoqué dans la biographie de Frede, cette étonnante lesbienne qu'il a croisée alors qu'il était enfant, et dont il a fait un personnage marquant de Remise de peine. 

Mais Modiano est aussi choisi comme figure tutélaire par de nombreux auteurs partis sur les traces d’une silhouette difficile à saisir. Marie Van Goethem, le modèle de Degas, « était devenue ma Dora Bruder », écrit Camille Laurens dans La Petite Danseuse de quatorze ans (Stock). « La lecture de Patrick Modiano m’accompagnait, ses phrases sues par cœur », ajoute-t-elle. Marie Charrel cite également Dora Bruder en exergue de sa très belle enquête sur la peintre Yo Laur (Je suis ici pour vaincre la nuit, Fleuve). 

François-Henri Désérable ne dit pas autre chose : « Modiano fait partie de ces quelques écrivains qui figurent dans mon panthéon personnel, confie-t-il. Au départ, j’ai voulu faire avec Piekielny ce qu’il a fait avec Dora Bruder : sortir son nom de l’oubli. Dora Bruder est donc en quelque sorte l’hypotexte d’Un certain M. Piekielny. »

Sous la plume de Désérable et de quelques autres, Patrick Modiano devient à présent lui-même un personnage de roman, reconnaissable à son grand corps, ses promenades dans Paris, sa parole hésitante, ses silences. Dans Taba-Taba (Seuil), Patrick Deville dépeint son apparition soudaine rue de Rennes, comme une hallucination : « Il traversait la rue, vêtu d’un long manteau marron, si grand qu’une femme qui l’accompagnait semblait très petite à son côté. J’entendais ses souliers ferrés sur le trottoir.» 

Il se trouve aussi au centre du Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus (Grasset, 234 p., 19 €), récit de l’épique journée de mai 1968 durant laquelle le jeune prodige reçoit son premier prix littéraire dans un hôtel de luxe paralysé par la grève générale. 


C’est encore lui que la dessinatrice Catherine Meurisse croque dans le recueil Franceinfo : 30 ans d’actualité (Futuropolis, 328 p., 29 €). Acclamé telle une star par une foule en liesse rassemblée sur les Champs-Elysées à l’occasion du Nobel, il balbutie : « Heu… Oui… Eh bien… C’est-à-dire que… »

L’étape suivante se dessine déjà. Grâce au Nobel, l’aura de Modiano a commencé à dépasser la France. José Carlos Llop, le « Modiano espagnol », parle longuement de « son vaste catalogue de pertes, disparitions et faux passeports » dans Reyes de Alejandría (Alfaguara). L’Australien Barry Jones lui consacre plusieurs pages de The Shock of Recognition (Allen & Unwin). Quant à la très littéraire chanteuse américaine Patti Smith, qui représentait Bob Dylan à Stockholm pour la remise du Nobel de ce dernier, en 2016, elle décrit dans Devotion (Yale University Press) un Modiano capable de traverser tout Paris à la recherche d’un escalier perdu. Modianesque à souhait.

Denis Cosnard

Une première version de cet article est parue sur le site du Monde le 25 octobre 2017.

jeudi 26 octobre 2017

Un roman, une pièce de théâtre : Modiano en majesté



Trois ans après son Nobel de littérature, Patrick Modiano est de retour avec la publication simultanée, jeudi 26 octobre, de deux livres : un roman, Souvenirs dormants, et une pièce de théâtre, souvent drôle, Nos débuts dans la vie (Gallimard). Les deux textes partagent le même personnage central, un jeune homme appelé Jean (le premier prénom de Patrick Modiano), et l'un peut se lire comme un prolongement de l'autre.

A lire : "Trois ans après son Nobel, Modiano revient en rêveur éveillé" (AFP)

A l'occasion de cette double publication, Patrick Modiano a accordé plusieurs entretiens :

-"Heureusement, Internet ne peut répondre à toutes les questions" (Bulletin Gallimard)
-La Grande librairie (entretien en direct avec François Busnel, France 5)
-"Modiano, les présents et les absents" (Marie-Laure Delorme, Le JDD)


Les deux livres ont également donné lieu à de nombreuses critiques, centrées le plus souvent sur le roman Souvenirs dormants

Plus globalement, cette double publication est l'occasion de souligner à quel point Modiano, longtemps considéré comme un auteur très à part et dédaigné par l'université, est devenu un écrivain clé, une figure tutélaire pour de nombreux auteurs : 

dimanche 17 septembre 2017

Les chansons de Modiano reprises par The Chanteuse


C'est un pan méconnu de l'oeuvre de Patrick Modiano. Durant les années 1965-1970, le futur prix Nobel a écrit les paroles de plusieurs dizaines de chansons, dont une seule a vraiment connu le succès, grâce à Françoise Hardy : Etonnez-moi Benoît. 

Une jeune chanteuse anglaise, Lucy Hope alias The Chanteuse, a décidé de faire redécouvrir ce patrimoine oublié. Elle publie le 6 octobre 2017 un album de huit titres intitulé The Chanteuse sings Modiano. Le concert de lancement est prévu le 13 octobre à Salford, près de Manchester.

Les premiers titres, déjà disponibles, sont Les Oiseaux reviennent, qui avait été créé par Henri Séroka et dont Modiano parle dans Livret de famille, et L'Aspire-à-cœur, interprété initialement par Régine. Sur son album, The Chanteuse reprend également San Salvador, Les Escaliers, A Cloche-pied sur la grande muraille de Chine, Je fais des puzzles, La Complainte de Roland Garros, ainsi que Etonnez-moi Benoît.


Originaire de Manchester, Lucy Hope a écrit un mémoire de fin d’études à Oxford sur Patrick Modiano. Elle s'est lancée dans la chanson, notamment au sein du groupe de rock psychédélique The House of Glass, et s'est peu à peu spécialisée dans la chanson française, en interprétant Jacques Brel, Edith Piaf, Georges Brassens ou encore Barbara. 

"L’album a été enregistré à Londres au studio Toe Rag et est produit par Dimitri Tikovoï (Marianne Faithfull, Placebo), précise la maison de disque. De nombreux arrangements ont été écrits par Jean-Claude Vannier, légendaire compositeur français et collaborateur de longue date de Gainsbourg, et les cordes, qui constituent le cœur de l’œuvre, ont été retravaillées et transcrites par la musicienne Fiona Brice (John Grant, Anna Calvi …)."


samedi 2 septembre 2017

Un essai sur les femmes dans les livres de Modiano


France Grenaudier-Klijn vient de publier La Part du féminin dans l’œuvre de Patrick Modiano. Fonctions et attributs des personnages féminins modianiens (éditions L’Harmattan, collection Critiques littéraires, septembre 2017, 317 pages). 

Présentation par l'éditeur

"Les récits de Patrick Modiano sont traversés de personnages féminins aussi évanescents qu’inoubliables qui, s’ils occupent rarement le devant de la scène narrative, jouent néanmoins un rôle prépondérant dans le développement de l’intrigue. 
Conformément à une poétique marquée par la réticence, quelques traits suffisent au romancier pour faire (re)vivre Yvonne Jacquet, Denise Coudreuse, Carmen Blin, Gay Orloff ou Dora Bruder. Certaines caractéristiques – prénom, parfum, vêtement, voix, démarche ou cicatrice – reviennent avec lancinance. Les petites Françaises succèdent aux mères brutales ou aux danseuses du Tabarin. Avant de disparaître… 
Analyse originale et détaillée des attributs et fonctions dévolus à ces personnages féminins, le travail de France Grenaudier-Klijn nous rappelle, dans le même temps, la remarquable cohésion associant forme esthétique, contenu thématique et impératifs éthiques dans l’œuvre et l’écriture de Patrick Modiano."

France Grenaudier-Klijn est professeure de français langue étrangère à l’université Massey en Nouvelle-Zélande. 
Ses recherches portent essentiellement sur l’œuvre de Patrick Modiano et sur la littérature française post-Shoah. Elle est également spécialiste de Marcelle Tinayre (1870-1948) et traductrice.

mardi 29 août 2017

Modiano au cœur d'un roman de Pauline Dreyfus



En cette rentrée 2017 où il publie simultanément deux livres, Patrick Modiano se retrouve lui-même au cœur d'un roman, Le Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus (Grasset, 234 p., 19 euros).


Le roman se déroule sur une seule journée, celle du mercredi 22 mai 1968, où, tandis que la France est paralysée par la grève générale, le tout jeune Patrick Modiano reçoit son premier prix littéraire, le prix Roger-Nimier, pour La Place de l'étoile

Pauline Dreyfus est notamment l'auteure d'un très bon livre sur Paul Morand, Immortel, enfin (Grasset, 2012).

Présentation par l'éditeur :
"Mai 68 : tous les cocktails ne sont pas Molotov. À quelques centaines de mètres de la Sorbonne où les étudiants font la révolution, l’hôtel Meurice est occupé par son personnel. Le plus fameux prix littéraire du printemps, le prix Roger-Nimier, pourra-t-il être remis à son lauréat, un romancier inconnu de vingt-deux ans ?
Sous la houlette altière et légèrement alcoolisée de la milliardaire Florence Gould, qui finance le prix, nous nous faufilons parmi les membres du jury, Paul Morand, Jacques Chardonne, Bernard Frank et tant d’autres célébrités de l’époque, comme Salvador Dalí et J. Paul Getty. Dans cette satire des vanités bien parisiennes passe le personnage émouvant d’un vieux notaire de province qui promène son ombre mélancolique entre le tintement des verres de champagne et les réclamations de « rendre le pouvoir à la base ». Une folle journée où le tragique se mêle à la frivolité. "




A lire : 
-"Le jour où Modiano a reçu le prix Roger-Nimier en plein mai 68", par Jérôme Garcin (Le Nouvel observateur)
-"Le déjeuner des barricades", un miracle littéraire en mai 1968, par Bernard Pivot (Le JDD)
-"Pauline Dreyfus : sous les pavés, la page", par Sabine Delanglade (Les Echos)